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À partir de 2028, près de 10 % des exportations marocaines seront directement concernées par le Mécanisme d’Ajustement Carbone aux Frontières (MACF) de l’Union Européenne. Derrière ce pourcentage relativement limité se cachent pourtant près de 180 produits transformés à forte teneur en acier et en aluminium, notamment les équipements industriels et les machines. À terme, le champ d’application du mécanisme devrait également englober d’autres secteurs stratégiques comme la chimie ou le raffinage.

Pour les milieux économiques marocains, le risque dépasse désormais le simple cadre réglementaire. Le MACF est appelé à s’étendre progressivement à des secteurs vitaux de l’économie nationale, notamment l’agriculture, l’automobile et l’aéronautique. Même si l’exposition actuelle du Maroc reste limitée à environ 3,7 % des exportations, cette situation est jugée temporaire. Les professionnels mettent ainsi en garde contre une éventuelle perte de compétitivité sur le marché européen si les entreprises tardent à adapter leurs modèles de production.

Le mécanisme européen est officiellement entré dans sa phase opérationnelle le 1er janvier 2026, après une période transitoire amorcée en octobre 2023. Cette étape préparatoire avait pour objectif de familiariser les entreprises avec les nouvelles exigences liées à la déclaration des émissions carbone, sans coûts financiers immédiats. Elle a permis de tester les systèmes de collecte, de reporting et de vérification des émissions intégrées aux produits importés.

Pour le Maroc, dont l’Union Européenne demeure le premier partenaire commercial, le MACF représente à la fois une contrainte réglementaire majeure et une opportunité d’accélérer la décarbonation des chaînes de production nationales.

L’ASMEX veut accélérer l’adaptation des entreprises

Face à ces transformations, la Confédération Marocaine des Exportateurs (ASMEX) affirme suivre de près l’évolution du dispositif européen et travailler avec les différents acteurs concernés afin d’élaborer une stratégie d’adaptation et une feuille de route dédiée aux exportateurs marocains.

Selon l’Organisation, les enjeux touchent désormais directement la compétitivité des entreprises. L’ASMEX alerte notamment sur les risques de perte de marchés, de déclassement en tant que fournisseur, de hausse imprévue des coûts ou encore de marginalisation progressive dans les appels d’offres européens.

Dans cette perspective, la Confédération a organisé mercredi 20 mai à Tanger une nouvelle édition des « Régionales de la Décarbonation et de la Durabilité ». Après plusieurs rencontres axées sur la sensibilisation, cette édition a mis l’accent sur les solutions concrètes et les outils opérationnels destinés aux industriels.

Le choix de Tanger n’est pas anodin. La région occupe une place stratégique dans le commerce extérieur marocain grâce à son importante plateforme portuaire et à la présence de nombreuses entreprises exportatrices directement concernées par les nouvelles normes européennes de décarbonation.

Pour les organisateurs, le débat ne porte plus sur l’impact du MACF sur les exportateurs marocains, mais plutôt sur leur capacité à adapter rapidement leurs stratégies industrielles et commerciales.

 

Radiographie d’une transition complexe : Les réalités du terrain

Sur le terrain, les premiers retours d’expérience compilés par les experts de SGS Maroc – filiale du groupe suisse spécialisé dans l’inspection, le contrôle, l’analyse et la certification – révèlent l’ampleur du chantier administratif et technique. La transition s’avère contrastée et sinueuse pour les entreprises pionnières. Les barrières ne sont pas seulement énergétiques, elles sont aussi méthodologiques.

De nombreuses structures se heurtent encore à une délimitation floue des produits soumis à la taxe et à la complexité des formules de calcul des émissions de gaz à effet de serre. Faute de pouvoir fournir des données précises et certifiées, plusieurs exportateurs subissent l’application de « valeurs par défaut » imposées par Bruxelles (75 euros la tonne de CO2). Or, ces valeurs s’avèrent extrêmement pénalisantes car calées sur les standards les plus polluants. La lourdeur bureaucratique liée aux obligations de reporting et de conformité administrative constitue un autre goulot d’étranglement pour les structures de taille intermédiaire.

À ce stade, le MACF cible six secteurs : le ciment, l’acier, l’aluminium, les engrais, l’électricité et l’hydrogène.

L’acier apparaît comme le secteur le plus exposé en raison de sa forte intensité carbone et de son rôle central dans les chaînes de valeur industrielles, notamment dans l’automobile. Le ciment est lui aussi particulièrement vulnérable puisque près de 40 % de ses émissions sont directement liées au processus de production. Pour l’aluminium, la compétitivité dépend fortement du mix énergétique utilisé lors de la fabrication, tandis que les engrais font face à des défis spécifiques liés à l’intensité carbone de leurs procédés et intrants.

CDN 3.0 : L’industrie marocaine appelée à réduire plus de 13 millions de tonnes de CO₂ d’ici 2035

Dans le cadre de la troisième génération de sa Contribution Déterminée au niveau National (CDN 3.0), le Maroc mise sur une transformation profonde de son tissu industriel pour accélérer la décarbonation de son économie avec des investissements estimés à 60 milliards de dollars à l’horizon 2035.

Selon les données présentées par le ministère de la Transition énergétique et du Développement durable, le secteur de l’industrie hors ciment et phosphates concentre un portefeuille de six projets d’atténuation, dont quatre reconduits de la CDN 2.0 et deux nouveaux projets. À eux seuls, ces projets devraient permettre d’éviter 10,69 millions de tonnes équivalent CO₂ (MtCO₂e) d’ici 2035. Cette contribution représente 12 % des émissions globales évitées dans le cadre de la CDN 3.0.

Le ministère de l’Industrie et du Commerce (MIC) est chargé de piloter l’ensemble de ces projets, qui visent notamment à améliorer l’efficacité énergétique des procédés industriels, réduire l’intensité carbone de la production et renforcer la compétitivité des entreprises marocaines face aux nouvelles exigences environnementales des marchés internationaux.

Le secteur cimentier fait également l’objet d’une feuille de route spécifique. Huit projets d’atténuation ont été identifiés. Les mesures prévues devraient générer un potentiel de réduction de 2,54 millions de tonnes équivalent CO₂ à l’horizon 2035, soit 3 % des émissions globales évitées dans le cadre de la stratégie nationale. L’Association Professionnelle des Cimentiers (APC) assurera le portage et le suivi de l’ensemble des projets du secteur. Les actions envisagées portent notamment sur l’amélioration de l’efficacité énergétique, le recours accru aux combustibles alternatifs et la réduction de l’empreinte carbone des procédés de fabrication.

Au total, les secteurs de l’industrie hors ciment et phosphate devraient contribuer à l’évitement de plus de 13,2 millions de tonnes équivalent CO₂ d’ici 2035, confirmant le rôle central de l’industrie dans la trajectoire nationale de décarbonation.

Si l’industrie évolue traditionnellement au gré des contraintes légales et des incitations financières, l’enjeu change de dimension. La décarbonation n’est plus une question d’éthique environnementale, mais une équation de course commerciale. Pourtant, en acceptant cette marche forcée, le Royaume transforme une barrière douanière en un tremplin stratégique. Réduire la facture nationale de 145 milliards de dirhams tout en devenant le premier fournisseur « net-zéro » du Vieux Continent n’est plus une utopie. Le Maroc ne se contente pas de suivre le mouvement ; il s’apprête à prouver que dans la nouvelle économie mondiale, la rentabilité de demain aura la couleur du vert.

L’armada verte : Subventions, financements verts et “Utilities” durables

Pour soutenir cette ambition, l’arsenal public et international se déploie à grande échelle. Le programme national « Tatwir Croissance Verte », piloté par Maroc PME et l’Agence Marocaine pour l’Efficacité Énergétique (AMEE), injecte un milliard de dirhams pour subventionner jusqu’à 30 % des investissements technologiques verts des TPME industrielles.

En parallèle, l’Europe soutient activement cette transition via des lignes de financement majeures portées par la Banque Européenne pour la Reconstruction et le Développement (BERD), telles que la Green Value Chain (GVC) et le Green Economy Financial Facility (GEFF). À fin 2025, la BERD a mobilisé 360 millions d’euros de crédits verts au Maroc. À l’échelle internationale, ces programmes ont démontré leur impact, permettant d’éviter environ 9 millions de tonnes de CO₂ par an et de réduire la consommation électrique des bénéficiaires de 30 millions de MWh.

Au-delà, l’État ne se contente pas de verdir les usines existantes ; il réinvente l’urbanisme industriel. Avec la Banque Mondiale, le ministère de l’Industrie travaille à un « label national des zones industrielles » pour transformer les parcs d’activités en écosystèmes éco-industriels. Les nouvelles Zones d’accélération industrielle intègrent déjà les énergies renouvelables et des infrastructures mutualisées (traitement des eaux, récupération de chaleur, recyclage des déchets). En parallèle, le recours au GNL issu du gisement de Tendrara, via l’accord Sound Energy-Afriquia Gaz, doit offrir une énergie de transition à plus faible empreinte carbone.